La période industrielle: 1864-1984
La menuiserie Held a été fondée en 1864 à Villeneuve, puis s'est installée en 1869 à Montreux. Remarquable à plus d'un titre, son existence s'étale sur trois générations. Son rayonnement géographique hors des frontières cantonales et nationales, la quantité et la qualité des exécutions (palaces de Montreux, Lausanne, Gstaad, sièges lausannois de la BCV, de l'UBS, de la SBS, Tribunal fédéral) la placent au premier rang des entreprises de menuiserie. La menuiserie a collaboré à plusieurs reprises avec les architectes les plus en vue du moment, tels Laverrière, Epitaux et Favarger.
Il existe à la Faculté ENAC de l'EPFL mention d'un «Fonds Held» dans les Archives de la construction moderne. Ce fonds comporte 14000 dossiers de plans, 700 dessins et 918 dossiers documentant 983 objets. Il existe également un ouvrage entièrement consacré à la menuiserie Held: «Une Menuiserie Modèle: les Held de Montreux», publié en 1992 aux Editions Cabédita à Yens-sur-Morges.
Dans une étude de l'historien de l'art Pierre A. Frey, on peut lire en préambule: «L'article [...] met en évidence [...] deux caractéristiques essentielles de l'opus heldensis: la quantité et la qualité. La première peut s'illustrer par exemple tout autour de la place Saint-François à Lausanne où elle s'affiche sous la forme d'un chapelet de constructions dans lesquelles la menuiserie intervient: Société de Banque Suisse, Union de Banques Suisses, Hôtel des Postes, Galeries du Commerce, Banque Cantonale Vaudoise, Banque Fédérale SA, Banque Girardet & Brandenbourg, Grands Magasins Bonnard, immeuble de la Librairie Payot. La seconde, la qualité [...], est présente à un haut degré dans les exemples cités ci-dessus; c'est du reste une caractéristique constante de la production de la menuiserie Held, elle s'exprimait déjà, et peut-être mieux encore, dans l'impressionnante série d'hôtels et de bâtiments publics à l'aménagement desquels elle contribue entre 1888 et 1914.»
Un bâtiment chargé d'histoire, comme on peut le constater! Et une histoire qui, contre toute attente, s'est prolongée bien au-delà de la fermeture définitive de la menuiserie...
Prémices du renouveau: 1984-1994
Le Ned n'occupe qu'une toute petite partie des locaux, situés de plain-pied, au bord du domaine ferroviaire du MOB. Les informations sur cette première période de renaissance sont quelque peu fragmentaires mais illustrent bien le contexte de la naissance du Ned...
A cette époque, il existait à Montreux une troupe de danse, les Dancers, qui sut convaincre le propriétaire du bâtiment de lui louer une partie des locaux. Ils y installèrent une salle, l'«Espace Dancers», où paraît-il des artistes tels que le regretté François Silvant ont fait leurs premiers pas. Afin de diminuer leurs charges, ils sous-louèrent de petites surfaces indépendantes à des musiciens de la région. Toute l'histoire du Ned part de là...
Le Ned, 1re période: 1994-2000
Victimes d'une mauvaise gestion, les Dancers font très vite faillite. C'est alors que «Tatchu», un des musiciens du groupe Ybiss, ainsi que Roland, un ingénieur du son, misent sur cette salle désormais abandonnée et reprennent le bail. Ils organisent le tout premier concert le 24 mai 1994, puis un deuxième un mois plus tard. Avec l'arrivée de Laurent, Sandro et Philippe à la fin de l'année, un comité est mis en place et une association est née. La salle est rebaptisée «Nouvel Espace Dancers», dont l'abréviation «NED» deviendra peu à peu le nom définitif...
Jusqu'en juin 1995, un concert a lieu toutes les deux semaines. De nombreux contacts sont pris avec les Autorités, fortement réceptives et conscientes qu'il manque à Montreux une scène musicale. Juillet, août et septembre permettent de remodeler l'endroit pour l'adapter aux besoins et l'inauguration officielle a lieu le 30 septembre 1995.
Dès cette date, le Ned vit au rythme d'une manifestation hebdomadaire, dans un esprit bénévole et non lucratif. Le but est avant tout de se faire plaisir et de faire plaisir aux autres en organisant des concerts de qualité à prix extrêmement modique. Incroyable mais vrai: durant toute cette période, le prix d'entrée est de 5 francs seulement, et une boisson est comprise dans ce prix!
En 1999, malheureusement, l'équipe en place manifeste de plus en plus de signes d'essoufflement. Chacun est pris par ses obligations familiales et professionnelles et le Ned traverse une mauvaise passe... L'affichage est insuffisant, la promotion est très faible et la fréquentation des soirées s'en ressent terriblement. En fin d'année, l'arrivée dans l'équipe d'un programmateur redonne un coup de fouet salutaire mais, à fin 2000, tous les membres fondateurs démissionnent et passent le relais au programmateur, qui devient le nouveau président de l'association.
Le Ned, 2e période: 2001-2005
Le Ned commence une nouvelle vie sous l'égide de son nouveau président. C'est une période à la fois de grandeur et de tragédie: le président désormais en charge est certes un visionnaire, doté d'une force de travail phénoménale, mais il va entraîner le Ned dans un développement forcené largement au-dessus de ses moyens.
La programmation devient flamboyante mais peu prudente. Dès 2002, des têtes d'affiche commencent de se succéder sur la scène du Ned et la salle se met à avoir un rayonnement international. C'est malheureusement au prix d'une mauvaise réputation en raison de la pression croissante des créanciers, qui pousse le président à adopter une attitude souvent très discutable.
De grands travaux ont été entrepris, qui dans un premier temps ont fait passer la capacité de la salle de 300 à 550 places puis qui ont ultérieurement doté le complexe d'une deuxième salle d'une capacité de 850 places. Des transformations qui font du Ned une des plus belles salles de sa catégorie en Suisse, mais malheureusement grevées par un lourd endettement très difficile à éponger.
Le président en charge n'a guère maîtrisé les coûts et il n'a jamais su créer une véritable association autour de lui. L'endettement croissant du Ned le pousse dans une fuite en avant désespérée qui ne laisse plus guère de place au désintéressement et au bénévolat spontané...
En 2005, le Conseil communal de Montreux vote l'attribution au Ned d'une subvention de CHF 80 000.- par an. C'est une nouvelle preuve du soutien incessant de la Commune de Montreux, qui dans un premier temps avait consenti un prêt sans intérêt pour financer les travaux de 1995, puis qui avait accordé une subvention dégressive de 2003 à 2005. Désormais, le Ned est définitivement reconnu comme une association d'intérêt public!
Fin 2005, le président en charge passe la main et, quelques mois plus tard, il quittera définitivement l'association en raison d'une mésentente croissante. Dès son départ, le nouveau président et la nouvelle équipe entreprennent une refonte en profondeur et le Ned commence une troisième vie sur des bases très instables.
En effet, le Ned est «victime» d'un faisceau de circonstances très prévisible:
- L'endettement du Ned et ses difficultés économiques chroniques créent une terrible pression des créanciers.
- L'absence de toute analyse budgétaire donne l'impression que seules les soirées à gros budget rapportent de l'argent, ce qui entraîne une chasse aux têtes d'affiche à n'importe quel prix, avec tous les risques financiers qu'une telle politique comporte.
- Les difficultés de parcage à Montreux constituent un handicap chronique, encore renforcé par l'introduction du 0,5 pour mille au 1.1.2005 qui a entraîné une modification des habitudes des spectateurs, alors même que la desserte des transports publics tard le soir est inadaptée aux spectateurs venus de loin.
- Des couacs dans l'organisation entraînent des pertes de confiance non négligeables à la fois dans le public, chez les créanciers et fournisseurs et auprès des autorités.
- Une concurrence écrasante est en train d'apparaître à Vevey, où 5 salles différentes proposent désormais des concerts «live», et à Lausanne, où le Romandie, délivré de son quota limité de soirées, draine désormais tout le public rock régional, alors que l'ouverture des Docks, puissamment soutenus par les autorités, les sponsors et les médias, bouleverse tout le paysage culturel vaudois avec ses moyens financiers qui semblent presque sans limite.
- Comme le relateront les médias, toute cette «concurrence» entraîne une incessante «guerre des affiches» qui handicape lourdement les salles qui disposent de peu de moyens financiers puisque, dans les endroits les plus convoités, le «temps de vie» d'une affiche tombe parfois à 15 minutes à peine!
C'est pourquoi, dès 2006, le Ned se remet profondément en question et adopte une nouvelle approche en prise avec toutes ces réalités.
Le Ned, 3e période: 2006-2008
Conscient des valeurs historiques du Ned, le nouveau président tente de renouer avec l'esprit des débuts, l'activisme, le bénévolat, l'amitié et l'ouverture. C'est devenu presque une gageure: le Ned n'a aucune «culture d'entreprise» et il est principalement animé par des jeunes qui manquent passablement d'expérience.
De 2001 à 2005, le Comité du Ned avait fait l'objet d'incessants remaniements et, en 2006-2007, la valse continue... A l'automne 2007 toutefois, le Comité trouve enfin une formule équilibrée et viable, avec des membres motivés, compétents et désintéressés.
La programmation est devenue prudente et ouverte: les cachets sont négociés au plus juste en fonction des moyens de la salle, les têtes d'affiche ne sont programmées que si elles acceptent de prendre une part de risque à leur charge, et le Ned ouvre toutes grandes ses portes aux synergies: une grande partie des soirées sont organisées en coproduction avec des partenaires extérieurs, qu'ils soient simples particuliers, associations culturelles ou sportives, ou encore entreprises purement commerciales.
Une stratégie qui portera très vite ses fruits. Le premier semestre 2006 est encore lourdement grevé par les nombreuses factures en souffrance laissées par l'ancien président ainsi que par une programmation trop aventureuse, mais dès le deuxième semestre, le Ned retrouve les chiffres noirs. Une tendance qui se poursuivra tout au long de 2007 avec la multiplication des soirées en coproduction, où le risque financier est en partie assumé par le coproducteur.
Coproductions avec des partenaires extérieurs, soirées d'anniversaire ouvertes au public, soirées de gala de grands événements sportifs, soirées à but humanitaire, soirées techno... jamais le Ned n'a vécu une telle ouverture au monde! Durant le Montreux Jazz Festival 2007, le Ned «s'exporte» même et prend ses quartiers d'été durant deux week-ends au Casino Barrière de Montreux, où il assure à la fois la sélection des artistes et la technique des premiers «Casino Music Awards», avec 10 groupes talentueux en compétition... Début septembre, le Freddie Mercury Memorial Day voit le Ned se transformer en un temple du souvenir où deux groupes font revivre la légende de Queen dans des shows monumentaux...
Malheureusement, durant le mois de décembre 2007, après une re-création sur scène du mythique Atom Heart Mother de Pink Floyd avec 40 musiciens qui voit affluer 1000 personnes sur deux jours, et juste après une fin de saison en compagnie du légendaire Elliott Murphy, le Ned reçoit un avis de résiliation de bail... Le passé vient de le rattraper...
Fidèle à sa politique d'ouverture, le Ned a accueilli dans l'association des personnes qui paraissaient de bonne volonté mais qui par manque de maturité se sont rendues coupables de graves négligences, découvertes alors qu'il était déjà trop tard: propriétaire des lieux, la BCV espère vendre enfin le bâtiment et «profite» d'une erreur administrative du Ned pour faire résilier le bail, avec une échéance au 31 janvier 2008...
Février 2008: contre toute attente, le Ned est toujours là et le programme de la saison 2008 s'étoffe contre vents et marées... Mais tout un pan de la vie culturelle de Montreux arrive peut-être à la fin de son éternel sursis, après 14 années riches en découvertes musicales...